«Le Sénégal à l’honneur à la 5ème édition du festival de la diversité à la mairie du 19ème arrondissement de Paris»

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Dans mon 19ème arrondissement, où se côtoient tous les groupes ethniques, dans le respect mutuel, a été créée une délégation à la diversité conduite par M. Adama DAOUDA-KOUADIO. En cette année 2016, notre maire, M. François DAGNAUD, a désigné le Sénégal pays d’honneur du 5ème festival de la diversité qui s’ouvre à la mairie du 19ème le samedi 1er octobre 2016 à 10 heures. Du 30 septembre au 7 octobre 2016 une exposition sur les tirailleurs sénégalais est à découvrir dans le hall de la mairie du 19ème (Ligne 5 métro Laumière ; bus 75, 48 et 60). Il y a une exposition de l’art africain, la cuisine sénégalaise et un ballet de danse chinois. C’est une initiative heureuse compte tenu du passé douloureux et du présent lourd de menaces pour les valeurs républicaines. Certains champions de la droite et de l’extrême-droite pensent que l’avenir de nos enfants ce serait le bracelet électronique, la prison ou la renonciation, sans condition, à toutes nos valeurs culturelles par l’assimilation élevée au rang de lavage de cerveau, comme au temps colonial. A Paris, et dans le 19ème arrondissement, en particulier, au lieu de stigmatiser ou d’ostraciser les autres, l’équipe de gauche a ouvert en grand les portes de notre maison commune qu’est la mairie aux autres. La différence n’est pas un mal, mais une source d’enrichissement pour le bien-vivre ensemble. L’Amour est plus fort que la haine. Le résultat de cette position républicaine, c’est qu’à Paris, nous n’avons aucun élu du Front National, en dépit des 138 différentes nationalités dans notre capitale.
De nombreuses personnalités étaient présentes à cette rencontre riche : M. Amadou DIALLO, consul du Sénégal, Mme George PAU-LANGEVIN, ancienne ministre et députée de Paris, des élus issus de la diversité (Pascal BONIN, Daouda KEITA, Dramane KEITA, Hamidou SAMAKE) et des chercheurs qui ont débattu de la question des tirailleurs sénégalais, de la contribution littéraire de Bakary DIALLO, du festival mondial des arts nègres de 1966.
I – L’apport des Sénégalais à la défense de la France lors des deux guerres mondiales
A – Les tirailleurs Sénégalais, des oubliés de l’histoire
Samuel MBAJUM, un universitaire d’origine camerounaise, auteur d’un livre intitulé «Les combattants africains, dits «Tirailleurs Sénégalais», au secours de la France, 1857-1945» a recensé toutes les ingratitudes du colonisateur français à l’égard de ses Tirailleurs sénégalais. Les tirailleurs sénégalais trainé tous les préjugés raciaux colportés par l’Allemagne qui avait inventé le concept de «honte noire». Le nom de Hady BA qui avait organisé la résistance dans les Vosges a été effacé de la mémoire. Il a fallu 62 ans de combat et de bataille acharnée pour qu’une médaille lui soit décernée à titre posthume. Un jeune résistant gabonais, FFI, évadé et réfugié dans le 17ème arrondissement, a été écarté lors de la marche du général de Gaulle qui descendait les Champs-Elysées. Birame DIEME un ancien résistant a du attendre en 1989, deux ans pour obtenir une carte de séjour ; son épouse d’origine vietnamienne est morte en situation irrégulière.
Bocar GUEYE avance qu’on avait cru, avec humour, que le terme de «Tirailleurs» serait péjoratif ; ce serait des soldats maladroits qui «tirent ailleurs». En fait, il s’agissait de bataillons fantassins qui n’avaient le droit de reculer et qui ont servi de chair à canon. Pendant la guerre des publicités racistes sur la boisson de cacao ont été diffusées en France «Y a bon banania». Face à coup du mépris, Léopold Sédar SENGHOR avait réagi vigoureusement dans son recueil de poèmes «Hosties Noires» : «Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort. Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ? Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux. Je ne laisserai pas -non!- les louanges de mépris vous enterrer furtivement. Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur. Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France».
B – Le massacre au Camp de Thiaroye : un crime d’Etat
qui appelle une révision judiciaire
500 000 tirailleurs sénégalais ont combattu pour la libération de la France. À la fin de la guerre, leur retour en terre natale, parfois très tardif, s’accompagne de nombreux incidents dont celui, particulièrement grave et meurtrier, survenu à Thiaroye, près de Dakar, le 1er décembre 1944, l’armée française fait trente-cinq morts et autant de blessés parmi les «tirailleurs sénégalais», sous prétexte qu’ils se sont mutinés pour obtenir leurs droits d’anciens prisonniers de guerre. SEMBENE Ousmane en tire un film, «Camp Thiaroye» demeuré interdit en France. Le bilan officiel de cette soi-disante «mutinerie», alors qu’ils ne sont pas armés, est établi par François HOLLANDE, le 30 novembre 2014, à 35 morts, 35 blessés 35 condamnations.

Il fallait révéler cette histoire occultée, ce crime d’Etat. Le professeur Armelle MABON, maître de conférences à l’Université Bretagne Sud, a découvert le destin de ces hommes grâce aux archives d’une ancienne assistante sociale du service social colonial de Bordeaux. Une dizaine d’années durant, elle a étudié les archives publiques et privées, recueilli de nombreux témoignages inédits, faisant le choix d’évoquer la captivité de tous les ressortissants de l’empire. Mme Arielle MABON, dans une brillante et passionnée prestation intitulée «Déconstruction de la version officielle et mensongère de Thiaroye 44» donne la mesure de l’injustice, du déni d’égalité et du mépris dont s’est rendu coupable l’État, durant l’Occupation, mais aussi par la suite. Comme dans le cadre de l’affaire Dreyfus, Mme MABOND, une historienne rigoureuse et une militante de la Vérité, réclame du Garde des Sceaux une révision du procès du Camp de Thiaroye. Il y a des mensonges d’Etat qu’il faut dénoncer (la mort de 2 jeunes lors des violences urbaines de 2005, la mort tragique d’immigrés brûlés dans des incendies à Paris, la mort injuste d’Adama TRAORE étouffée tout récemment par des gendarmes comme 102 autres jeunes issus de l’immigration, l’annulation du concert Black M.) et au moment où on célèbre le centenaire de la 1ère guerre mondiale, il est temps de réviser le procès de Thiaroye. Ce serait l’honneur du Sénégal que le président Macky SALL soit à la pointe de ce combat. En effet, ce n’est pas 35 mais 400 tirailleurs qui ont été massacrés ce 1er décembre 1944. Certains ont été jetés dans une fausse commune. Mme MABON a dénoncé, violemment, ce mensonge et ce crime d’Etat et exige que la vérité soit établie. Il est réclamé qu’une cérémonie d’hommage soit rendue à ces tirailleurs sénégalais sous l’Arc de Triomphe.
La question de la mémoire, à travers ce sort injuste des Tirailleurs sénégalais, est d’une brûlante actualité. Les Tirailleurs sénégalais ont défendu la «mère-patrie», leurs ancêtres, les Gaulois. Or, les jeunes français issus de l’immigration sont considérés comme au temps colonial, comme des indigènes de la République. En leur temps, les Tirailleurs Sénégalais ont payés la dette du sang. Ils ont même, comme Bakary DIALLO réaffirmé, à travers la littérature leur amour de la France.
II – Bakary DIALLO, premier écrivain sénégalais
Bakary DIALLO, un peul du Fouta-Toro, du Nord du Sénégal, publie en 1926 «Force-Bonté». Le président Léopold Sédar SENGHOR l’a considéré comme étant le premier écrivain sénégalais de langue française. Les critiques ont estimé que ce serait un récit de sa fascination pour l’uniforme. En effet, il décrit dans cet ouvrage son engagement volontaire dans les tirailleurs à Saint-Louis du Sénégal, son arrivée à Sète après avoir traversé le Maroc, son expérience du front et des tranchées, ainsi que ses faits d’armes et sa vision des Allemands. Bakary DIALLO est ensuite devenu l’interprète de Blaise DIAGNE, premier député noir de France. Bakary DIALLO est le premier tirailleur sénégalais à témoigner par écrit de son expérience de la Grande Guerre. Bakary DIALLO est né à M’Bala dans la région de Podor. Il s’engage dans l’armée française le 4 février 1911, participe à la pacification du Maroc en mai 1911, avant de débarquer à Sète en 1914. Engagé sur le front de la Marne, sa mâchoire fracassée l’oblige à se soigner dans divers hôpitaux à Epernay, Neuilly, Paris, Menton. Devenu citoyen français en 1920, il exerce le métier de portier à l’hôtel National de Monte – Carlo et divers emplois plus pénibles à Paris. En février 1928, il retourne au Sénégal, devient un interprète et chef de canton. Il finit sa vie à Podor en 1979.
On peut même avancer que cette littérature est née de façon «scandaleuse» puisque «Force-Bonté» de Bakary DIALLO, considéré en général comme le texte fondateur de cette tradition, a suscité des doutes en ce qui concerne l’identité véritable de son auteur. Pour certains, Bakary et à la veille des indépendances Bakary, serait un «traître». Son roman, «Force-Bonté», serait une vision manipulée ou fabriquée dont l’écriture reviendrait à Lucie COUTURIER, Jean Richard BLOCH ou à un employé des éditions Rieder. Des interrogations demeurent sur la paternité de cet ouvrage « naïvement colonialiste ». On a estimé ce livre serait un récit candide sur la France coloniale. Pour les critiques, qui l’ont condamné sans nuance, Bakary serait assimilationniste ; il fait l’éloge du colon et serait réellement fasciné par le chef blanc et par la puissance coloniale française. Il ne comprend pas, dans ce contexte, le rejet de la tutelle française par certains peuples et encore moins les guerres contre la France.
A l’appui d’un documentaire qu’elle a réalisé au Fouta-Toro, intitulé «Bakary DIALLO, berger peul du Fouta-Toro», Mme Mélanie BOURLET, chercheuse au CNRS et l’INALCO, maîtrisant le Peul, a vérifié scrupuleusement l’authenticité des poèmes de Bakary, écrits en Peul, en Ouolof et en Français et qu’il a pu enregistrer sur magnétophone. Né à M’Bala en 1892, il consacre dans Présence Africaine un poème à son village ; ce qui indique qu’il est fier de ses origines. Il tente de faire publier ses poèmes, dont M’Bala en Peul et «Salam Al Islam» en Ouolof en l’honneur d’El Hadji Malick SY (1855-1922), fondateur du Tidjanisme, mais ses originaux sont égarés et ne sont jamais restitués. Bakary DIALLO est l’un des tout premiers écrivains et poète à valoriser les langues nationales. Il aurait vivre en France, mais il est retourné au Sénégal en 1928 et a vécu au Fouta-Toro jusqu’à sa mort ce qui indique son attachement à ses origines. Au Fouta-Toro, il a été lé défenseur ardent des bergers peuls soumis au travail forcé durant la colonisation ou razzias maures.
Par ailleurs, dans «Force-Bonté», Bakary DIALLO renvoie au colonisateur ses propres contradictions. La France avait promis aux Tirailleurs Sénégalais la citoyenneté et l’égalité. Or, ils sont traités comme des indigènes de la République. Cette question large d’actualité en 2016 avec une libération extraordinaire de la parole raciste. Bakary DIALLO a administré la preuve, aux jeunes issus de l’immigration en France, qu’on peut aimer profondément la France tout en restant tout en conservation sa culture d’origine.
III – Le Premier festival mondial des Arts Nègres à Dakar.
Du 1er au 24 avril 1966, s’est tenu à Dakar, le premier festival mondial des arts nègres qui a réuni 37 pays. La France et l’UNESCO ont largement financé ce festival. Ce festival découle d’une des résolutions de la commission des arts du congrès de Rome recommandant que ces rencontres soient soutenues par un festival de chants, de rythmes, de danses, de théâtre, de poésie et d’art plastique. Alioune DIOP n’a pas eu de grand mal à convaincre le président poète, SENGHOR, que ce festival se tienne à Dakar. Ce festival, dont le but est de réconcilier l’Afrique avec elle-même, fut donc aussi un enjeu politique fort pour Léopold Sédar SENGHOR, président de la jeune République du Sénégal, restée dans le camp occidental. «Nous voici donc dans l’histoire. Pour la première fois, un chef d’Etat prend entre ses mains périssables le destin spirituel d’un continent», dit André MALRAUX, Ministre de la Culture du général de Gaulle et fin connaisseur des arts primitifs. C’est un événement considérable qui a fortement contribué à attester de la vitalité culturelle africaine. «Si nous avons assumé la terrible responsabilité d’organiser ce festival, c’est pour la défense et l’illustration de la Négritude», souligne le president SENGHOR.
Le festival de Dakar regroupe, en fait, trois manifestations : un colloque, une exposition d’art et les festivités proprement dites. Les travaux du colloque, organisés à l’Assemblée Nationale du 30 mars au 8 avril 1966, sous la présidence d’Alioune DIOP, portent sur le thème général : «Fonction et signification de l’art nègre dans la vie du peuple et pour le peuple». Il rassemble d’éminents africanistes, mais aussi des historiens de l’art, des anthropologues, des écrivains et des artistes tels que Michel LEIRIS (1901-1990), poète, ethnologue et critique d’art, Germaine DIETERLEN (1903-1999), spécialiste des Dogon, Jean ROUCH (1917-2004) réalisateur et ethnologue. Des Africains sont également présents, comme Wolé SOYINKA, dramaturge, Engelbert MVENG (1930-1995), prêtre jésuite, théologien, anthropologue, historien et spécialiste de l’art africain, Lamine DIAKHATE (1928-1987), poète, écrivain et critique littéraire, Paulin Soumanou VIEYRA (1925-1987), réalisateur et historien du cinéma. Les débats ont tourné autour de trois sujets : tradition africaine, rencontre de l’art nègre avec l’Occident et problèmes de l’art nègre moderne. Les discussions ont porté, notamment, sur les traits caractéristiques, les fonctions sociales, politiques et significations des arts nègres, leur préservation et leur rayonnement dans le monde.
Le festival, proprement dit, démarre le 1er avril 1966, avec des spectacles vivants, la chorégraphie, les ballets et danses. «Le festival est un moment crucial pour dire, frères africains, ce que nous avons depuis toujours à dire, et qui n’a jamais pu franchir le seuil de nos lèvres», dit Amadou Hampâté BA. «Le spectacle féérique de Gorée», avec Doura Mané et Lina SENGHOR, associant la dramaturgie, aux ballets, danses, chants et théâtre, retrace le destin, à travers l’île de Gorée, de la traite des nègres. Le 3 avril 1966 est présentée, au stade l’Amitié, une pièce de théâtre sur «les derniers jours de Lat-Dior» qui évoque la conquête du Sénégal et la résistance du Damel du CAYOR. La «tragédie du Roi Christophe» d’après Aimé CESAIRE, sera jouée par Douta SECK. La musique est omniprésente, Duke ELLINGTON a fait sensation. Joséphine BAKER anime un spectacle, «nuit des Antilles».
Des expositions sur l’art nègre sont organisées. L’hôtel de ville de Dakar abrite une exposition de l’art nigérian qualifié de «Grèce noire». La création contemporaine africaine, sous la direction d’Iba N’DIAYE, est présentée au Palais de Justice de Dakar, sous le thème «tendances et confrontations». Une grande exposition d’art africain, d’envergure internationale, est présentée, en avril 1966 au Musée dynamique et en juin 1966, au Grand Palais à Paris. Cette exposition qui permet d’appréhender «l’art africain du point de vue esthétique et historique», reçoit plus de 200 000 personnes à Dakar et 500 000 visiteurs à Paris. Pendant un instant, Dakar est devenu la figure de proue de la culture africaine. Alioune DIOP s’efface et jubile, discrètement, mais il songe déjà au prochain festival.
Après ce festival de 1966, il a fallu attendre l’exposition d’Ousmane SOW, sculpteur sénégalais, au Pont des Arts, à Paris, du 20 mars au 20 mai 1999, ainsi l’exposition sur la photographie du malien Seydou SOW au Grand Palais du 31 mars au 11 juillet 2016, pour d’autres manifestations culturelles africaines à Paris. Cette initiative de la mairie du 19ème est heureuse ; il faut la saluer et invitons les autres mairies de France de privilégier le bien-vivre ensemble.
Dans les combats politiques à venir, nous invitons les générations issues de l’immigration à rester vigilantes pour la défense des valeurs républicaines d’égalité, de fraternité et de justice. La bataille des présidentielles de 2017 sera rude. On s’entête à ne pas voir cette minorité visible et à nous ravaler, dans une démarche colonialiste au rang d’indigènes de la République. Dans ce pays de la rationalité les digues sont tombées ; tout sens stratégique, de défense de la justice et de l’égalité semble égaré dans les méandres du populisme. Pourtant, devant un tel affaissement des valeurs morales et politiques, chaque citoyen doit se mobiliser pour assurer la défense de la République : « si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie sa vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai » dit Martin Luther KING.

Bibliographie sélective
DIALLO (Bakary), BLOCH (Jean Richard), Force-Bonté, Paris, F. Rieder, 1926, 208 pages, et Paris, N.E.A., A.C.C.T., 1985, 171 pages ;
MABON (Armelle), Prisonniers de guerre «indigènes», visages oubliés de la France occupée, Paris, La Découverte, 2010, 297 pages ;
MBAJUM (Samuel), Les combattants africains, dits «Tirailleurs Sénégalais», au secours de la France, 1857-1945, Paris, 2013, Riveneuve, 524 pages.
Paris, le 1er octobre 2016 par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/
«Le Sénégal à l’honneur à la 5ème édition du festival de la diversité à la mairie du 19ème arrondissement de Paris»,

par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/
«Le Sénégal à l’honneur à la 5ème édition du festival de la diversité à la mairie du 19e »

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